
Un paquet de feuilles non reliées, pliées en deux, imprimées sur une machine improbable d’un autre temps, des photos, des textes, une trame d’impression très visible, des noirs bouchés, des décalages entre les couleurs et au final les doigts sales. Il n’est pas conventionnel mais c’est bien un livre que je tiens entre les mains. Son titre : La roue voilée. L’auteur des images et des mots c’est le jeune photographe belge David Widart. Publié fin 2012, ce premier livre de l’artiste s’est déjà fait remarquer et a été primé plusieurs fois (Lauréat du Prix Fernand Baudin 2012 et Médaille de bronze du Best Book Design from all over the World 2013 à Leipzig). L’artiste a une actualité chargée depuis quelques mois, avec notamment plusieurs expositions, dont une participation à l’exposition collective Supersonic Youth (Photographie belge actuelle) montrée successivement au Nederlands Fotomuseum de Rotterdam et aux Chiroux à Liège. David a très aimablement accepté de répondre à quelques questions au sujet de son excellent livre qui sort manifestement du lot :

David, qu’est-ce qui t’a poussé vers une carrière artistique et vers la photographie en particulier plutôt qu’un autre medium ? C’est difficile à dire, ça ne vient ni de ma famille ni de mon entourage à l’époque. Je n’avais pas de cours artistique à l’école. Les magazines peut-être. Le plaisir de coller des images aux murs. Un petit côté collectionneur… Conserver les souvenirs, garder une trace. Le voyage. C’est vraiment le prétexte à la rencontre et à la découverte qui m’a poussé à la photographie et le fait de pouvoir aller aborder n’importe qui, n’importe où, n’importe quand. Je suis autodidacte, je n’ai pas étudié la photographie. J’ai eu mon premier appareil photo à vingt ans et je me suis directement pris au jeu. J’étais surtout attiré par les personnages loufoques et spectaculaires. Je ne faisais quasiment que des portraits. Après, j’ai appris au fur et à mesure, à force de faire et d’essayer de mieux faire. Mais pourquoi la photo et pas la vidéo ? Je ne sais pas. La vidéo ça viendra peut-être plus tard. Pourquoi pas.
Quelles sont tes influences en photographie ? Je n’ai pas d’influences bien précises. Je suis sensible à plein de styles et de médiums différents. Évidemment j’ai mes coups de cœur mais j’essaie justement de ne pas être trop influencé.
Ton dernier coup de cœur alors ? Le travail du photographe Australien Trent Park.
Et en matière de livre, peux-tu me citer quelques livres de photographie qui ont retenu ton attention ces dernières années ? Je vais choisir parmi les livres que j’ai acheté récemment : Deformer de Ed Templeton, Beyond History (Havana 1998-2006) de Vincent Delbrouck, Uncle Charlie de Marc Asnin.

Pour une bonne part, ton livre est constitué de portraits, qu’ils soient photographiques ou écrits. En le feuilletant, on a parfois l’impression que tu as une grande proximité avec tes sujets. Qui sont-ils ? Des amis, des personnes qui m’entourent, des personnes qui entourent mes amis. Des gens que j’aperçois dans la rue et que j’accoste. Parfois on se revoit, parfois pas. Des gens que je rencontre en voyageant. Des gens que je croise le temps d’un clic, le temps d’une photo volée, des personnages qui participent à une situation improbable. Chaque photo représente pour moi un moment bien particulier. Derrière ces portraits, il y a chaque fois une histoire, une anecdote.


En même temps on pense discerner une identité commune à ces personnages. Est-ce en quelque sorte le portrait d’une communauté ? Dont tu fais partie ? Pas vraiment. En fait, les photos ont été prises dans plusieurs pays et les personnes représentées sur ces photos proviennent de communautés différentes. Pour moi ce sont de véritables personnages et si quelque chose devait les lier ce serait ça. C’est la force et le charisme qu’ils dégagent qui m’intéressent le plus et non une certaine communauté qu’ils pourraient représenter. L’idée est de titiller l’imaginaire par rapport aux histoires, à qui se cache derrière les images.
Je trouve que tes portraits sont sans fioriture et directs mais pourtant touchants. Bien souvent ils m’ont intrigué aussi. Et quelques fois ils m’ont fait sourire. Sur la feuille qui sert de couverture au livre tu écris notamment « La beauté de l’imperfection semble inégalable. » Quel est selon toi le rapport avec tes photographies ? On a tous notre part de qualités et de défauts, de forces et de faiblesses ou de handicaps et de super pouvoirs. Chaque individu est le résultat d’un enchaînement de micro-accidents. Chacun son vécu, son expérience et c’est pour cette raison que chaque individu est unique et donc en quelque sorte inégalable. Pour expliquer le rapport à la photographie, je dirais que je préfère le côté « brut » taillé dans le roc plutôt que le « lisse » poupée de porcelaine. Dans le fond comme dans la forme.


Tu es l’auteur des photos mais aussi des textes. Est-ce que tu les écris en sachant qu’ils vont accompagner une photo ou un groupe de photos en particulier ? Ou est-ce que la mise en relation des textes et des images se fait au moment d’éditer la série ? Ça dépend. Parfois j’écris un texte pour accompagner une photo bien précise, parfois j’écris totalement indépendamment des photos. J’utilise les textes pour apporter des indices supplémentaires au puzzle, pour consolider l’univers de la série. Les textes ont le même rôle que les photos. Ils illustrent une rencontre, un moment, une situation, un état d’esprit. Parfois la photo n’est pas bonne et les mots fonctionnent mieux ou l’inverse. Parfois une histoire a besoin à la fois de photos et de textes pour être racontée. Au moment d’éditer la série, un texte peut apporter un certain rythme, de la même manière qu’une image. Pour le livre, toute la mise en page a été construite autour du texte.

En effet, les textes traversent littéralement le livre de part en part, commençant sur une page et se continuant plusieurs pages plus loin du fait de l’imbrication des pages. De la même manière certaines photographies se retrouvent « coupées » de sorte qu’il faut extraire les pages en question pour les observer en entier. Comment, avec les graphistes, en êtes-vous arrivés à faire ce choix de design très particulier ? On voulait absolument éviter que les textes apparaissent comme les légendes des photos. On les a donc présentés sur une double page sans image. De cette manière, les textes ponctuent un flux d’images. On voulait également éviter une lecture linéaire (à sens unique) du livre. Le contenu est fragmenté, il représente une sorte de confusion organisée. Il fallait faire un choix de design qui correspondait à cette démarche. C’est également une manière d’inviter le lecteur à interpréter et à réinventer les personnages, les histoires et les anecdotes.


A propos du design justement, comment en es-tu arrivé à collaborer avec les graphistes de Please Let Me Design? On partage un espace de co-working à Liège. Je les ai rencontrés quand ils ont emménagé dans ce bâtiment, il y a environ un an. Ils ont également leur studio basé à Bruxelles. Please Let Me Design avait comme projet de lancer leur maison d’édition (L’Amicale). On apprécie fortement et respectivement nos travaux. Il faut savoir que cet espace de travail à Liège est un peu magique, humainement et « professionnellement ». La suite semblait logique.
Avais-tu une idée précise du livre que tu voulais faire avant de commencer ? Non et c’est ça qui m’intéressait dans cette collaboration, la confrontation des idées et des points de vues. Je voulais laisser la liberté aux graphistes d’interpréter le contenu des images et des textes à leur manière au service de l’objet. Nous avons évidemment beaucoup discuté des choix ensemble. J’aime cette méthode, ça permet d’avoir du recul sur son travail et d’avoir un double regard.
Comment l’élaboration du livre s’est-elle déroulée ? Quel a été le rôle de chacun, entre les graphistes, l’éditeur et toi-même ? Très naturellement, très librement. C’était le premier livre pour la maison d’édition L’Amicale, Pierre Geurts du studio NN voulait se faire la main avec sa nouvelle imprimante Riso et Théophile Calot de Theophile’s Papers est arrivé un peu plus tard pour nous apporter son aide et ses conseils pour la réalisation et la distribution. Le budget pour la production était la seule contrainte que j’avais. Pour moi ce livre est un projet commun, une collaboration. L’impression a un rôle très particulier, ainsi que l’élaboration et la mise en page. On est tous ravis du résultat et ça aurait difficilement pu se passer mieux.

L’imperfection dont on parlait plus haut, l’as-tu aussi trouvée avec ce procédé d’impression peu banal qui peut donner des résultats inattendus ? Peux-tu en dire plus sur le procédé et la raison de ce choix ? C’est donc Pierre Geurts du Studio NN basé à Liège qui a imprimé le livre. Il venait de devenir l’heureux propriétaire d’une Risograph GR3770. L’appellation commerciale c’est « duplicopieur ». Si tu veux plus de détails techniques il vaut mieux aller voir sur Wikipedia. Le rendu est brut et dense. Ça fonctionne très bien avec l’univers des photos du livre. En même temps, ce procédé demande beaucoup de délicatesse et de précision pour la réalisation. Il en sort des pages fragiles, mais leur cachet est unique. J’étais souvent présent lors de la réalisation (impression, assemblage). Faire un livre photo de 88 pages imprimées en Riso, c’est comme courir un marathon en talons aiguille. Pierre a fait un excellent travail. La trame et la profondeur des noirs sont magnifiques.
Le livre a été primé plusieurs fois et nominé pour plusieurs récompenses, est-ce que ça t’a ouvert des portes pour d’autres expos, d’autres projets ? Ces récompenses crédibilisent le projet et apporte une certaine visibilité. En effet ça peut ouvrir certaines portes. Par exemple, le Musée de l’Impression à Tokyo nous a contactés pour une exposition en novembre.
Enfin, pour terminer, quels sont tes futurs projets ? As-tu déjà une autre publication en vue ? Je continue de produire de nouvelles images et je me concentre sur les expositions déjà prévues cette année. Pour ce qui est d’une autre publication, je vais déjà aller jusqu’au bout de ce projet-ci. Evitons de se précipiter pour la suite. Nous verrons…
Entretien réalisé par Christophe Collas, avril 2013.
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Actualités de David Widart :
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David Widart, La roue voilée, 1ère édition, L’Amicale, 2012.
17 x 24 cm, 88 pages, non relié, impression au Risograph sur papier recyclé, 200 exemplaires.
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+ www.davidwidart.be
+ La roue voilée
+ www.pleaseletmedesign.com